Mayotte : Conférence sur l’évolution du « confiage » des enfants Comoriens

Des enfants arrivés en kwassa avec ou sans leurs parents, qui se retrouvent souvent seuls après l’expulsion de ces derniers / JDM

Mayotte, le seul territoire de l’archipel géographique des Comores à faire partie de la France, de ce fait, attire des milliers de personnes désireuses de gagner le territoire français. Avec plus de la moitié de la population en âge d’être scolarisée, Mayotte est un département exceptionnellement jeune, où l’éducation est un défi à de multiples égards. L’analphabétisme est extrêmement important dans l’île. Des milliers d’enfants ne sont pas scolarisés à Mayotte, malgré que le nombre exact soit difficile à appréhender même si certains sont pris en charge par des associations ou d’autres dispositifs mis en place dans le département. En cette rentrée 2023, la Défenseure des droits s’est inquiétée de voir leur nombre estimé à plus de 15 000 dans le 101e département français. Une étude menée par un chercheur de l’université Paris-Nanterre les évalue de son côté entre 5 000 et 10 000, relaie l’AFP (Agence France Presse).

Suite à cet effet, Alison Morano a étudié les cas de mineurs isolés à Mayotte, ainsi que ceux qui étaient déscolarisés. Elle a travaillé pour cela 3 mois à l’Aide sociale à l’enfance (ASE) en 2015, puis dans l’association le Village d’Eva, chez Mlézi et aux Apprentis d’Auteuil. Elle a soutenu sa thèse en juillet dernier sur « L’anthropologie des jeunesses précaires à Mayotte ». Désormais docteur en anthropologie, elle est professeur de Français au collège de Doujani.

Ce lundi 13 Novembre, lors d’une Conférence à la Maison des Jeunes et de la Culture (MJC) de M’gombani, la jeune femme a présenté un article qui sera prochainement publié dans la revue « Politique africaine » intitulé « Le confiage transfrontalier des mineurs Comoriens à Mayotte ». Un sujet sensible qui ne pouvait éviter le jugement politique. Cette pratique du « confiage » est traditionnellement implantée en Afrique, elle la définit comme une « forme de circulation des enfants qui n’implique pas pour eux un changement d’identité, qui est réversible, puisque les parents conservent leurs droits sur leur enfant ». Des enfants qui sont confiés le plus souvent à de la famille, plus rarement à un tiers non apparenté. L’objectif serait de resserrer les liens de parentalité, de famille, d’ancrer les rapports d’entraide. Aux Comores, il est très pratiqué, le plus souvent entre femmes. La pratique du confiage est alors devenue transfrontalière, provoquant des entraves politico-administratives. Deux configurations apparaissent alors, celui en urgence, lors d’une reconduite à la frontière, on peut confier l’enfant à un tiers plus ou moins proche, dans l’optique d’un retour et pour à la fois éviter une nouvelle traversée risquée à l’enfant, et lui donner le plus de chance d’une meilleure scolarité qui est une dérive du confiage. Le 2ème cas d’adaptation transfrontalier est l’envoi de l’enfant à Mayotte alors que les parents sont toujours aux Comores, comme la scolarité est payante aux Comores, on veut l’inscrire à Mayotte, ce qui n’est pas toujours concrétisé surtout plus les plus grands qui ont du mal à trouver une place ».

Selon l’ensemble des participants présents dans la salle de la MJC, La scolarité reste la première des motivations, vient ensuite les soins, or que c’est très rare que les personnes reviennent ensuite aux Comores. Dans certains cas, le confiage se fait en sens inverse, avec des parents qui confient leurs enfants aux Comores, viennent s’installer à Mayotte, et le font venir ensuite.

Des actions que contrent les autorités françaises, avec une politique ferme de lutte contre l’immigration clandestine, ce qui dessine de nouvelles figures d’altérité dans le cadre de mobilités insulaires contrariées. La figure de l’étranger est née par la création de la frontière. Ce qui induit un corpus législatif exceptionnel, avec une région européenne mais qui n’appartient pas à l’espace Schengen, impliquant des autorisations spéciales pour les détenteurs de titres de séjour qui veulent se rendre sur le territoire français. Il y a rupture d’égalité entre les étrangers de France.

Les confiages ne se font donc plus dans de bonnes conditions puisque les familles accueillent les mineurs par solidarité familiale mais ce n’est plus préparé, les accueillants ne sont informés de leur arrivée qu’au dernier moment, et ne connaissent pas leurs problématiques de santé, de comportement, ont déjà leurs propres enfants, et connaissent déjà des conditions précaires. Elles auront du mal à le faire scolariser ou à le faire soigner, certains sont exploités à des tâches ménagères, ajoutés au mal être que connaissent les plus grands lorsqu’ils sont ados, ce qui met peu à peu ces enfants en danger de désocialisation. 

Alison Morano cite en exemple un jeune de 15 ans confié à sa tante qui l’accueille comme le veut la tradition. Mais elle ne savait pas que les parents lui avaient envoyé en raison de problèmes de comportement, d’incivilités, pour s’en débarrasser car il posait problème aux Comores. Elle a tenté de l’insérer comme apprenti dans le garage d’un ami, cela s’est très mal passé, il l’a agressé au couteau, et a fini par fuir. En conclusion, Alison Morano relevait que bien que contrariés, ces confiages n’ont jamais cessé, qui reste néanmoins une forme de mobilité imposée par les parents. 

Les échanges étaient ensuite ouverts avec le public dans la salle. En ressort que les confiages se font de plus en plus dans une logique de réciprocité, et avec un poids moral, d’où les familles ne se sentent pas de dire ‘non’ lorsqu’un membre de la famille le leur demande. Le choix des mahorais de rester français a en effet imposé une frontière, comme cela se joue actuellement entre l’Ukraine et la Russie. Il s’agit aussi du choix d’un peuple à disposer de lui-même. Et ce choix a permis justement de développer la possibilité d’une scolarité pour beaucoup d’enfants arrivant des Comores, ce qui n’aurait pas été le cas, si Mayotte était restée comorienne, puisque la conférencière le dit, c’est compliqué aux Comores où il faut payer pour avoir un enseignement de qualité. Mais également, le sujet des confiages réussis, dont les confiages sont organisés et que tout se passe bien, mais aussi ceux qui se passent mal, c’est quand les parents envoient un enfant parce qu’il a des problèmes. C’est là que les structures françaises doivent intervenir pour offrir de l’écoute à ces jeunes, et financer les mêmes outils aux Comores en prévention. La proximité de la France peut aussi être vue comme une chance… quand les prises en charge suivent.

Enfin, la question s’est posée sur l’existence de confiage entre les autres îles des Comores. Selon l’association MAEECHA, qui rapporte que c’est le plus souvent dans la Grande Comore en raison de la hiérarchie entre les îles, il arrive que les enfants confiés ne mangent pas à table avec les autres enfants de la famille. Un biais très intéressant donc que d’étudier l’adaptation de cette prise en charge culturelle de l’enfant dans une famille élargie à l’évolution géopolitique, mais à regarder sous toutes ses facettes, et à l’échelle régionale.


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